En attendant de pouvoir vous en dire plus sur les développements à venir, voici un excellent texte de Nathalie Elgrably: Les Prix Nous Parlent.
Ce texte facilitera éventuellement la discussion sur certaines prises de positions et décisions.
Bonne lecture...

LES PRIX NOUS PARLENT - Nathalie Elgrably
Dans une société où les marchés sont libres, aucune instance gouvernementale ne fixe les prix ni ne dicte un volume de production pour chacun des biens. Pourtant, malgré le caractère extrêmement décentralisé d’une économie de marché, les agents qui y évoluent savent exactement quoi produire et en quelle quantité. Comment un tel système réussit-il à ne pas sombrer dans le chaos ? Qu’est-ce qui permet de coordonner les comportements de millions de gens aux intérêts divergents? Les prix, les profits, les salaires et l’intérêt, ainsi que leurs fluctuations, constituent de loin les outils les plus efficaces pour accomplir cette tâche.
Parmi toutes les grandes variables économiques, les prix constituent certainement la plus fondamentale. Les prix orientent nos choix individuels et sont présents dans pratiquement toutes les analyses économiques. Pourquoi les prix présentent-ils tant d’importance? Tout simplement parce qu’ils transmettent de l’information. Comme ils résultent des choix faits par les consommateurs et les producteurs, les prix nous renseignent sur les préférences des parties en présence. Le lien qui existe entre le prix et l’information nous permettra de comprendre pourquoi le marché est un remarquable outil pour gérer les ressources de la manière la plus efficace possible.
Ce n’est pas le prix d’un bien en particulier qui retient notre attention, mais le prix des biens les uns par rapport aux autres. La raison en est bien simple. Considéré de façon isolée, le prix d’un bien, quel que ce soit le bien, ne transmet aucune information, et devient donc inutile. Un prix ne présente d’intérêt que s’il est comparé à un autre prix, car c’est uniquement dans ce contexte qu’il nous renseigne sur la rareté relative du produit. Imaginons une petite économie fictive nommée Eldorado où le prix de 1 kilo de cacao est de 10 tacos, le taco étant la monnaie officielle. Le cacao est-il bon marché ou cher en Eldorado? De toute évidence, il sera impossible de se prononcer à moins de connaître le prix d’autres biens et le niveau des salaires dans ce pays, si le salaire annuel moyen en Eldorado est de 150 tacos, le cacao apparaît effectivement coûteux. Par contre, en le comparant à un salaire annuel moyen d’un million de tacos, le prix du cacao semple soudainement dérisoire. Il n’a donc fallu qu’un seul autre chiffre, soit le revenu annuel du travailleur moyen, pour donner un sens au prix du cacao. Ainsi, les prix relatifs nous informent du pouvoir d’achat auquel doit renoncer un Eldoradien pour se procurer un kilo de cacao. Bien entendu, un plus grand éventail de prix nous permettrait de mieux apprécier le contexte dans lequel les Eldoradiens prennent leurs décisions.
Les prix nous transmettent de l’information sur la rareté relative des biens et des services. Est-ce là une caractéristique suffisante pour leur conférer un rôle prépondérant en analyse économique? N’y a-t-il donc aucun autre moyen de s’informer? Il existe évidemment d’autres méthodes pour transmettre de l’information. Imaginons maintenant que le cacao devienne plus rare parce qu’une tornade a détruit la moitié des cacaoyers de l’Eldorado. À l’ère de l’information, cette nouvelle se répandra très rapidement et tous les habitants en seront informés grâce aux médias. On pourrait même entreprendre une vaste campagne de sensibilisation dans l’espoir d’inciter les Eldoradiens à réduire leur consommation et à économiser cette ressource. Alors pourquoi privilégier les prix s’il existe d’autres moyens de s’informer? Précisément parce que seuls les prix réussiront à convaincre les gens de modifier leurs comportements. Au bout du compte, cette catastrophe naturelle fera tout de même apparaître une pénurie, mais elle sera rapidement résorbée parce que les prix augmenteront, incitant ainsi les gens à ajuster leur consommation.
Prenons ensuite le cas de Bob, un pâtissier célèbre en Eldorado pour ses légendaires gâteaux au chocolat. La hausse du prix informe Bob du fait que le cacao se fait maintenant plus rare. Notre pâtissier ignore pourquoi le cacao est maintenant plus cher et il n’éprouve nullement le besoin de connaître la cause de cette augmentation. Peu importe, l’augmentation du prix du cacao incitera certainement Bob à modifier son comportement et à ajuster le prix de ses pâtisseries en conséquence. Peut-être optera-t-il dorénavant pour des gâteaux moins riches en chocolat ou se spécialisera-t-il dans les tartes aux fruits. Tous les utilisateurs de cacao de l’Eldorado ajusteront eux aussi leur consommation, de l’acheteur de cacao au consommateur de gâteaux, de friandises ou de lait au chocolat. Par contre, si on se contente d’informer la population tandis que les prix demeurent stables, personne ne changera ses habitudes.
Imaginons maintenant que le très bien intentionné et honorable ministre des Affaires cacaoyères de l’Eldorado interdise par un un décret la hausse du prix du cacao afin de permettre à tous ses citoyens d’avoir accès à la ressource malgré sa rareté. On l’acclamera pour son infinie bonté et sa bienveillance à l’égard de ses bons et loyaux sujets. Mais quelle conséquence cette intervention aura-t-elle réellement? En empêchant le prix de s’ajuster, on l’empêche d’informer le marché du fait que le cacao est maintenant plus rare et que tout le monde devrait réviser ses habitudes. Au contraire, un prix fixe indique au marché que la rareté relative du bien n’a pas été touchée par l’événement qui vient de se produire. La consommation de Bob, le pâtissier, ou de tout autre utilisateur de cacao demeurera inchangée et, comme l’Eldorado ne dispose plus que de la moitié de ses cacaoyers, il est à prévoir que la pénurie perdurera.
La principale caractéristique des prix est donc de véhiculer l’information nécessaire et pertinente pour comparer entre eux les biens et serves, et nous inciter à ajuster nos comportements. C’est précisément cette particularité qui nous amène à préférer un marché livre à une économie planifiée. Comment un planifateur central pourrait-il informer l’ensemble de tous les utilisateurs de cacao de l’Eldorado que cette ressource est maintenant plus rare? Comment inciterait-il tous les individus à réduire leur consommation, et surtout, par quel moyen pourrait-il coordonner les comportements de millions d’utilisateurs et de consommateurs de cacao pour que cesse la pénurie?
Source : LA FACE CACHÉE DES POLITIQUES PUBLIQUES - Nathalie Elgrably
ISBN-10: 2-89381-970-2 ou ISBN-13: 978-2-89381-970-9